Culture

Tedua, Izi et la Cogoleto de Wild Bandana

Alessandro Mandara 6 min de lecture

Mario Molinari et Diego Germini ont grandi ici. Avec Vaz Tè, Ill Rave, Sangue et Guesan, ils ont bâti l'un des collectifs de rap italien les plus influents de la dernière décennie — en partant d'une salle de classe de collège dans la province de Gênes.

Vue de l’extérieur, Cogoleto, ce sont trois kilomètres de front de mer, une place, un clocher et quelques bars qui vendent de la focaccia jusqu’à dix heures du soir. Passez-y un week-end et vous ne remarquerez rien. Et pourtant, une bonne partie de ce que les Italiens appellent aujourd’hui la « nouvelle école du rap italien » est née dans cette ville : pas dans un sens littéraire, mais au sens biographique le plus concret. Mario Molinari et Diego Germini, mieux connus sous les noms de Tedua et Izi, ont grandi ici, pendant des années, en arpentant les mêmes rues sur lesquelles roulent désormais les poussettes le dimanche matin.

Il n’y a pas de plaques. Il n’y a pas de fresques à leur effigie. La mairie n’a jamais accordé à l’un ou à l’autre la citoyenneté d’honneur. Et pourtant, le lien est bien documenté : dans leurs propres entretiens, sur Wikipédia, dans tout ce que la presse musicale italienne a écrit sur la scène rap génoise au cours de la dernière décennie. Cela mérite un petit détour, même si le rap n’est pas votre tasse de thé.

Deux gamins, un seul collège

Mario Molinari est né à Gênes le 21 février 1994. Son enfance fut morcelée : quelques années en famille d’accueil à Milan, puis le retour en Ligurie. Dans un long entretien à Rolling Stone Italia, il raconte comment sa mère a fini par l’amener dans la province de Gênes avec son nouveau compagnon : d’abord à Arenzano, puis à Cogoleto, « là où le loyer coûtait moins cher ». « C’est devenu mon village pendant huit ans », dit-il. Huit ans, en gros de treize à vingt et un ans : les années qui forment, celles où l’on apprend un accent, un dialecte, où commander son café, à qui faire confiance.

Dans le même entretien, il décrit ce que signifiait être le gamin à l’accent milanais dans une ville ligure : « inadapté » aux yeux des gens du coin, moqué à l’école, « discriminé par ses camarades et même par les professeurs à cause de son histoire familiale ». Et aussi : « la vie de quartier, le stade, la boxe, la mer et les conversations avec les voyous au bar lui ont donné de la consistance ». La mer, les bars, la salle de boxe : ce sont ses mots à lui.

À l’école, selon Wikipédia et la reconstitution de Vice, Mario rencontre à l’âge de treize ans un camarade qui deviendra Vaz Tè. C’est par son intermédiaire qu’il connaît ensuite « son compatriote de village Izi », littéralement le gamin de la même ville. Diego Germini est né à Savigliano (Coni) le 30 juillet 1995, mais il a grandi à Cogoleto. À un an d’écart, ils arpentaient les mêmes rues et faisaient la même chose dans leur chambre : écrire des textes.

Une petite mise au point s’impose, car la presse italienne l’a régulièrement embrouillée. Vaz Tè (Alessandro Guzzo) n’est pas de Cogoleto : il a grandi entre Pra’ et Palmaro, à la frange ouest de Gênes. L’école précise où lui et Tedua se sont rencontrés n’a jamais été nommée publiquement. Le noyau cogoletais de Wild Bandana, à proprement parler, ce sont Tedua et Izi ; Vaz Tè est la pièce arrivée par la ligne ferroviaire Gênes–Vintimille.

Ce qu’est vraiment Wild Bandana

Wild Bandana est un collectif, pas un groupe. La distinction compte : ils ne sortent pas d’albums sous le nom de « Wild Bandana » ; ils publient des disques solo, se font figurer mutuellement, produisent les uns pour les autres, partagent un studio. La formation classique réunit Tedua, Izi, Vaz Tè, Ill Rave (de Voltri), Sangue et Guesan, avec une orbite plus large : Bresh (de Bogliasco), Nader Shah, Disme (de La Spezia).

Le nom vient d’un morceau d’Izi de 2017, en featuring avec Tedua et Vaz Tè, qui raconte leur histoire de façon autobiographique. Avant le nom, il y avait un lieu : le « Studio Ostile » à Gênes, où, à partir de 2012 environ, la bande se retrouvait la plupart des après-midi pour enregistrer. Le moment collectif arrive en 2017 avec Amici Miei Mixtape, un disque de groupe réalisé (rapporte Vice) dans un studio que Tedua avait loué avec l’argent du contrat de distribution d’Orange County: California. Presque aucun texte écrit à l’avance, beaucoup de freestyle, beaucoup de nuits blanches.

Les carrières solo se sont développées à partir de là, et les chiffres sont devenus sérieux :

  • Tedua a sorti Orange County California (2017, sextuple Platine), Mowgli – Il Disco della Giungla (2018, triple Platine, numéro un), Vita Vera Mixtape (2020) et La Divina Commedia (2023, septuple Platine, numéro un). Labels : Thaurus, Sony, Epic.
  • Izi a sorti Fenice (2016), Pizzicato (2017), Aletheia (2019), Riot (2020), plus un duo avec Madame au Festival de Sanremo 2023 sur une composition de Fabrizio De André.

Ce sont des chiffres d’artistes grand public, pas de scène de niche. Ce que la presse nationale a mis du temps à enregistrer, c’est que derrière ces disques se trouve un centre de gravité ligure, et que pour deux des noms principaux, ce centre est, précisément, cette ville.

Cogoleto dans les textes

Ici, un peu de prudence s’impose. Ni l’un ni l’autre des rappeurs ne nomme la Piazza Giusti, l’église San Maurizio ou un autre repère identifiable de Cogoleto dans ses textes. La mer ligure traverse des centaines de chansons italiennes, et personne ne peut vraiment se l’approprier.

Ce qui est documenté, c’est le single de Tedua « Polvere », que la presse musicale a explicitement présenté comme « unissant le son de Cogoleto à celui de Salerne », Salerne via l’équipe de production campanienne. C’est la preuve que la géographie personnelle, même lorsqu’elle n’apparaît pas dans les vers eux-mêmes, est revendiquée dans les entretiens et dans la manière dont le disque est vendu.

La reconnaissance plus large est venue avec le documentaire de 2022 « La nuova scuola genovese » (La nouvelle école génoise), réalisé par Yuri Dellacasa et Paolo Fossati. Il met en dialogue la grande tradition de la chanson d’auteur génoise (Paoli, Tenco, Bindi, Lauzi, De André) avec les rappeurs ligures qui dominent aujourd’hui les classements italiens. Tedua est filmé assis face à Gino Paoli ; Izi se rend à la Fondation De André pour s’entretenir avec Dori Ghezzi, la veuve de Faber ; Bresh rencontre Cristiano De André. Ce documentaire est, de fait, le moment formel où Gênes a reconnu ces artistes comme le maillon suivant d’une chaîne qui remonte à l’âge d’or des auteurs-compositeurs.

Les lieux qu’ils traversent

Des concerts à Cogoleto ? Aucun, pour ainsi dire. Ni Tedua ni Izi n’y ont jamais joué : leurs tournées se déroulent dans des arènes et des stades (Tedua clôt le cycle du dixième anniversaire d’Aspettando Orange County avec une date unique à San Siro, à Milan, le 24 juin 2026, simplement intitulée « San Siro Tedua »). Pour eux, cet endroit est un lieu où passer le mois d’août, pas une scène.

Le retour le plus symbolique à ce jour a eu lieu lors de Sanremo 2025, lorsque Tedua s’est produit sur la Suzuki Stage de la Piazza Colombo et a chanté en duo avec Domitilla Abeasis, une chanteuse de 21 ans originaire d’Arenzano, la ville immédiatement à l’ouest de Cogoleto. Le journal local Cronache Ponentine a titré sans ironie : « Arenzano et Cogoleto aussi à Sanremo ». Pour quelqu’un qui a passé ici huit années de son adolescence, chanter en duo au plus grand festival de musique d’Italie avec la fille de la ville voisine, c’est une boucle qui se referme tout en discrétion.

Par où commencer à écouter

Si vous ne les avez jamais entendus et que vous êtes curieux de comprendre ce qui se passe, voici trois portes d’entrée :

  • Tedua — Mowgli – Il Disco della Giungla (2018). L’album qui l’a révélé. Le concept, c’est la jungle urbaine filtrée à travers Mowgli ; les influences drill sont là, mais digérées, jamais simplement citées.
  • Izi — Fenice (2016). Le premier album. Plus mélodique, plus proche de la tradition de la chanson d’auteur génoise dont Dori Ghezzi viendrait plus tard discuter avec lui face caméra.
  • Wild Bandana — Amici Miei Mixtape (2017). Le seul véritable document collectif. Brut de décoffrage, et honnête pour cette raison même.

Ensuite, le grand bain : La Divina Commedia de Tedua (2023) est sans doute l’album de rap italien le plus ambitieux de la décennie. Septuple platine, avec une charpente narrative dantesque qui tient au-delà de l’artifice de surface que suggère la pochette.


Rien de tout cela ne transforme Cogoleto en lieu de pèlerinage. Il n’y aura jamais de Tedua Tour de la ville, et c’est très bien ainsi. Il suffit de savoir que lorsqu’on passe devant le collège et qu’on entend des adolescents s’échanger une rime, il existe une chance historique non négligeable que le même geste ait déjà fonctionné ici une fois.