Histoire

Colomb et Cogoleto : ce que disent vraiment les sources

Un habitant de Cogoleto 7 min de lecture

La maison de la Via Rati, une inscription de 1650, un atlas de Mercator de 1638 — et pourquoi la plupart des historiens situent encore la naissance de Christophe Colomb à Gênes.

Commençons par être honnêtes : demandez à n’importe qui, à Cogoleto, où est né Christophe Colomb, et on vous indiquera une maison de la Via Rati. Ouvrez un manuel d’histoire moderne, et il vous dira Gênes. Les deux choses sont vraies, au sens où la plupart des choses le sont généralement. L’une s’appuie sur près de cinq siècles de documents, de plaques et de fresques conservés dans le village ; l’autre est la position largement admise dans l’historiographie universitaire depuis le XIXe siècle. Cet article tente d’exposer les deux versions sans rien dissimuler.

Il n’y a rien à vendre ici. La maison se trouve toujours là où elle a toujours été, à mi-hauteur du caruggio de la vieille ville — le mot ligure qui désigne les ruelles étroites et sombres qui traversent ces villages. À vous de décider.

Quelques repères pour le lecteur étranger : Cogoleto est une petite ville ligure à environ 25 km à l’ouest de Gênes, sur la côte entre Arenzano et Varazze. La Ligurie est la région en forme de croissant de la Riviera italienne. Gênes fut, pendant plusieurs siècles, l’une des quatre grandes républiques maritimes italiennes, et c’est la ville que la plupart des livres d’histoire désignent comme le lieu de naissance de Colomb. Le différend, autrement dit, n’oppose pas l’Italie à un ailleurs : c’est une petite ville côtière contre la capitale régionale, vingt kilomètres plus à l’est.

La maison du 64 Via Rati

L’Italie compte plusieurs maisons qui revendiquent d’être le lieu de naissance de Colomb. Celle de Cogoleto possède un atout que peu d’autres peuvent égaler : elle est attestée comme résidence de la famille Colombo dans des actes notariés antérieurs aux voyages vers les Indes. Elle se dresse dans l’ancienne contrada del Caroggio, la ruelle historique qui traverse le centre du village, rebaptisée un temps Via Cristoforo Colombo et aujourd’hui Via Rati. Le numéro de voirie est le 64.

Depuis la rue, c’est une maison ordinaire de vieille ville : deux ou trois étages serrés contre leurs voisins, un enduit vieilli, de petites fenêtres. Sur la façade, on distingue encore, effacée mais lisible, une fresque ornée d’un blason, d’un portrait et d’une inscription poétique du XVIIe siècle, surmontant un distique latin postérieur. L’intérieur est privé et habité : on ne peut pas y entrer. Ce détail déroute particulièrement les visiteurs américains, qui arrivent souvent en s’attendant à une maison-musée soigneusement aménagée.

Les documents

Le dossier local repose essentiellement sur quatre pièces.

1. Le testament de Domenico Colombo (1449), dans une copie notariée de 1586. L’original est perdu. Ce qui subsiste est une copie authentifiée, dressée en 1586 par le notaire Antonio Chiodo de Varazze, en présence de sept témoins étrangers à la famille, dans laquelle Domenico — le père de Colomb selon la version de Cogoleto — dispose de ses biens et désigne la maison familiale dans la ruelle. Le fait que nous ayons la copie, et non l’original, est l’un des arguments avancés par ceux qui contestent la thèse de Cogoleto : le document est du XVIe siècle, et non du XVe.

2. La procuration de 1482 de Bartolomeo Colombo. Plus intéressante parce que plus proche des faits. Le 5 septembre 1482, Bartolomeo Colombo, frère de Christophe, signe devant le notaire Conreno Verdino de Varazze une procuration établie dans la demeure familiale de Cogoleto. L’acte déclare explicitement que Domenico est décédé et que Christophe est absent, en Espagne. Notez la date : en 1482, Colomb n’avait encore rien découvert, et son frère signe des actes depuis Cogoleto comme depuis son propre foyer.

3. La fresque de la façade, 1650. En 1650, un curé nommé Antonio Colombo, qui se disait descendant de la famille, fit décorer la façade. Il commanda un portrait du navigateur et une inscription en vers italiens : huit lignes construites autour d’un jeu de mots sur le nom de famille (Colombo signifie « colombe » en italien) et de l’imagerie de l’arche de Noé qui l’accompagne :

Con generoso ardir dall’Arca all’onde Ubbidiente il vol Colomba prende… (Avec un noble courage, de l’Arche aux flots / Obéissante, la Colombe prend son vol…)

L’inscription s’achève sur la signature « Li 2 dicembre 1650. Prete Antonio Colombo ». Plus tard, au XIXe siècle, le philologue Faustino Gagliuffi ajouta un distique latin, « Hospes siste gradum : fuit hic lux prima Columbi / Orbe viro majori ; Heu ! Nimis arcta Domus », invitant le voyageur à s’arrêter devant « la première lumière » de Colomb. La façade fut ensuite restaurée en 1872 par la municipalité (des pèlerins en quête de reliques grattaient les murs), puis de nouveau en 1952, cette fois grâce à des fonds réunis par les Cogoletais émigrés aux Amériques, qui financèrent le rafraîchissement du portrait et des inscriptions devenus illisibles à force de s’estomper.

4. L’atlas de Mercator de 1638. Dans l’édition d’Amsterdam du Mercator-Hondius Atlas, l’un des atlas européens les plus répandus du XVIIe siècle, Cogoleto apparaît sur la côte ligure avec la mention latine « Coguretto Christophori Columbi patria » : « Cogoleto, patrie de Christophe Colomb ». Pour les historiens locaux, cela compte parce qu’il s’agit d’une source extérieure, produite en Hollande, montrant qu’au milieu du XVIIe siècle la tradition était reconnue bien au-delà des murs du village.

Pris ensemble, ces documents établissent une chose claire : à Cogoleto, au moins depuis le XVIe siècle, on tenait pour acquis que le navigateur y était né. Ce n’est pas une preuve directe de sa naissance ; c’est une preuve solide d’une tradition bien plus ancienne que les controverses du XIXe siècle à son sujet.

La théorie de l’homonymie

L’objection classique opposée à la thèse de Cogoleto est sans détour : les archives génoises conservent une série d’actes notariés qui reconstituent, avec une précision raisonnable, l’arbre généalogique d’un Cristoforo Colombo né à Gênes vers 1451, fils de Domenico Colombo et de Susanna Fontanarossa, ouvrier lainier. Le consensus universitaire s’appuie sur ce matériau, retrouvé et publié entre le XIXe et le XXe siècle.

Comment concilier les deux versions ? La réconciliation la plus souvent proposée est la théorie de l’homonymie : à la même époque, en Ligurie, il aurait existé deux Cristoforo Colombo, tous deux fils d’un Domenico. L’un était génois (fils de Susanna Fontanarossa), l’autre cogoletais (fils d’une Maria Giusti di Lerca, né vers 1436). Les documents de Cogoleto se rapporteraient au second, les documents génois au premier. La coïncidence des noms aurait entretenu la confusion pendant des siècles.

La théorie de l’homonymie est une hypothèse, non un fait. Elle explique élégamment pourquoi Bartolomeo a pu signer des actes depuis Cogoleto en 1482 sans contredire les archives génoises, mais elle reste une construction destinée à concilier deux dossiers indépendants. Ceux qui la rejettent soutiennent que la tradition de Cogoleto est simplement plus ancienne et indépendante de celle de Gênes, qu’elle a été éclipsée par le poids politique de Gênes, et que le dossier notarié génois identifie quelqu’un d’autre. Ceux qui l’acceptent concèdent qu’il y avait bel et bien un Cristoforo Colombo à Cogoleto, simplement pas le Christophe Colomb.

Pour ce que cela vaut : dans les manuels scolaires italiens, c’est Gênes qui l’emporte. Dans les travaux spécialisés sur la micro-histoire ligure, le débat sur l’homonymie est pris au sérieux. La question n’est pas tranchée.

Le buste de la Piazza Giusti et les émigrants

Une chose mérite d’être remarquée dans la mémoire que Cogoleto garde de Colomb : à quel point elle a été portée par l’émigration. Entre 1839 et 1869, 608 passeports furent délivrés par la municipalité, presque tous à destination des Amériques : Montevideo et Buenos Aires au sud, La Nouvelle-Orléans, New York et Boston au nord. Pour une communauté de quelques milliers de personnes, c’est un chiffre énorme.

Pour les émigrants, l’histoire de Colomb était un ancrage identitaire concret : elle vous offrait un moyen de vous présenter, de l’autre côté de l’Atlantique, comme appartenant à la même chose que celle qui vous avait submergé à l’arrivée. Ce n’est pas de la rhétorique. Ce sont ces mêmes personnes qui financèrent, depuis la diaspora, les commémorations que l’on voit aujourd’hui dans le village.

Le buste en bronze de Christophe Colomb de la Piazza Giusti, dressé sur le côté ouest de l’hôtel de ville, est l’œuvre du sculpteur Domenico Vassallo et fut inauguré le 26 août 1888. Le financement en est l’aspect intéressant : une colonne de marbre à base quadrangulaire soutenant le buste, des éléments décoratifs sur le thème de la mer, et une souscription organisée conjointement par un comité de Cogoleto et un autre de Buenos Aires, où la colonie cogoletaise avait pris de l’ampleur. Vassallo avait déjà offert un premier buste de marbre à la municipalité en 1864 ; le bronze de 1888 est issu de la seconde collecte. À la même époque (1887), la ville adopta pour blason un château surmonté d’une colombe et du monogramme « XP° », référence explicite au navigateur.

Les deux choses, la diaspora américaine et la mémoire de Colomb, se soutiennent mutuellement. Sans l’émigration, la restauration de 1952 n’aurait probablement pas eu lieu ; sans l’inscription de 1650, les émigrants n’auraient eu rien vers quoi se tourner.

Que voir aujourd’hui

En train : gare de Cogoleto, sur la ligne Gênes–Vintimille, à dix minutes à pied du centre. Marchez vers l’ouest le long du front de mer, puis prenez la première rue qui s’enfonce vers la vieille ville. Vous voilà dans le caruggio.

Via Rati 64 est l’une des maisons donnant sur la ruelle. La numérotation peut sembler un peu incohérente : l’ancienne signalisation touristique renvoie au « n° 28 », car c’était le numéro de voirie avant la renumérotation du XXe siècle ; l’adresse actuelle est le 64. Sur la façade, vous verrez la fresque au blason et au portrait, l’inscription de 1650 en italien (les huit lignes du curé Antonio Colombo) et, en dessous, le distique latin de Gagliuffi. Au-dessus de la porte, une plaque de marbre commémore la tradition du lieu de naissance ; la formulation est prudente, et non affirmative.

La maison est habitée : on ne peut pas y entrer. Bon à retenir avant de frapper. Du côté de la façade tournée vers la mer, une autre plaque, plus petite, marque la visite en 1847 du navire de guerre américain Princeton, qui fit escale à Cogoleto précisément pour voir le portrait du navigateur (lequel, fait gênant, était conservé à l’hôtel de ville et non dans la maison).

Depuis la Via Rati, cinq minutes de marche vers la mairie vous mènent à la Piazza Giusti : le buste de bronze de Vassallo s’y trouve, sur sa colonne quadrangulaire, face au mur ouest de l’hôtel de ville. Ni l’un ni l’autre, maison ou buste, n’offre une expérience muséale structurée. Il y a une façade, une place, et une ville qui raconte la même histoire depuis presque cinq cents ans.

Ce que vous en faites ne dépend que de vous.