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Stoppani : l'histoire, l'héritage, la dépollution qui n'en finit pas

Alessandro Mandara 9 min de lecture

Une usine de chrome ouverte en 1900, fermée en 2003, et une dépollution de 21 millions d'euros sur 2024-2026. Le site contaminé le plus visible de Ligurie, raconté sans détour.

Si vous venez à Cogoleto pour la mer et que vous remontez la route côtière vers l’est, en direction d’Arenzano, là où le torrent Lerone rejoint le rivage vous verrez un chantier qui ne semble jamais finir. Clôtures, pelleteuses, tas de déchets bâchés, panneaux couverts de sigles ministériels. C’est ce qui reste de l’usine Stoppani : la fabrique de chrome qui a été pendant plus d’un siècle notre principale industrie, et qui est aujourd’hui l’un des plus grands sites de dépollution environnementale d’Italie.

Cet article tente de la raconter sans détour, sans en cacher le poids et sans non plus en faire le monstre que les gros titres de la presse conjurent parfois. C’est notre histoire industrielle. C’est l’héritage que nous devons gérer. Et c’est un chantier qui n’est pas encore refermé.

Une usine de chrome, de 1900 à 2003

En 1900, l’industriel milanais Luigi Stoppani obtient l’autorisation municipale de construire la Fabbrica del Cromo, la Fabrique du Chrome, au fond de la vallée de l’Arrestra, là où le torrent Lerone atteint la mer. La production proprement dite démarre dans les années qui suivent. Le choix du site n’est pas un hasard : de l’eau douce venue du torrent, un accès à la mer pour les rejets, la ligne de chemin de fer pour les marchandises, et une main-d’œuvre locale qui, jusque-là, vivait surtout de la pêche et de l’agriculture (Wikipédia).

Ce que Stoppani fabriquait, c’étaient des composés de chrome hexavalent, le Cr(VI) : chromates et bichromates de sodium et de potassium, acide chromique, et sulfate de sodium comme sous-produit. Tout cela alimentait l’industrie du tannage, la galvanoplastie, les pigments, le traitement des métaux. Pendant la plus grande partie du XXe siècle, Cogoleto a été l’un des principaux pôles européens de cette chimie.

À l’intérieur de l’usine fonctionnaient deux types de four : le four plat (en service jusque dans les années 1980) et le four à sole tournante (mis en service en 1958). Le premier était le cœur d’origine de l’usine ; le second, la modernisation de l’après-guerre. Dans les années 1970 et 1980, l’entreprise atteint son maximum historique : plus de 400 employés, une population d’ouvriers et de techniciens répartie entre Cogoleto, Arenzano et tout le ponant génois (Era Superba).

Puis le long déclin. Des marchés qui changent, une réglementation environnementale européenne qui se durcit, des coûts qui montent. La production cesse en 2003 (et non en 1996, comme le rapportent encore certaines sources), avec 140 employés encore inscrits au registre du personnel au moment de la fermeture. Dès 2006, la société qui avait repris le site (Immobiliare Val Lerone) est placée en état d’urgence environnementale ; en 2007, c’est la faillite.

À ce moment-là, Cogoleto hérite de tout : les hangars, les fours, les cuves de traitement, et un siècle de chrome.

Ce qui a été laissé sur place

La limite légale européenne pour le chrome hexavalent dans les eaux souterraines est de 5 microgrammes par litre. C’est une limite stricte, car le Cr(VI) est classé cancérogène avéré par inhalation et fortement suspecté d’être cancérogène par ingestion.

Les analyses des nappes situées sous l’usine et en aval, avant le début de la dépollution, mesuraient une moyenne de 250 000 microgrammes par litre. Cinquante mille fois la limite. Après les premières phases de travaux, la nappe est aujourd’hui descendue à environ 15 000 µg/L : une réduction énorme en valeur absolue, mais encore trois mille fois au-dessus de la limite légale (Era Superba).

La zone contaminée, selon le périmètre du SIN (le site d’intérêt national, statut réservé en Italie aux zones contaminées les plus graves), couvre environ 2 kilomètres carrés : 0,4 km² à terre (l’usine, les zones avoisinantes, une partie du cours du Lerone) et 1,6 km² en mer (la portion de fond marin au large de l’embouchure, où des décennies de rejets se sont accumulées). Le périmètre officiel du MASE, après une récente révision, couvre environ 45 hectares à terre et 167 hectares en mer, sur deux comuni, les communes de Cogoleto et d’Arenzano (MASE — SIN Cogoleto-Stoppani).

En 2010, Guido Bertolaso, alors chef de la Protection civile italienne, se rend sur le site. Devant la presse, il le résume d’une seule image, qui est depuis devenue l’étiquette journalistique du lieu :

« Un scénario post-Tchernobyl. »

Une phrase qui a fait mal localement, et qui a aussi aidé à faire la mise au point. À partir de là, le site est définitivement entré dans l’agenda national.

Une chose que la formule de Bertolaso, aussi efficace soit-elle, ne dit pas : il n’y a pas eu d’événement catastrophique unique, il n’y a pas de nuage radioactif, il n’y a pas de zone d’exclusion. Ce qu’il y a, et c’est autre chose mais c’est sérieux, c’est un siècle de résidus industriels stratifiés dans le sol, les eaux souterraines et les sédiments marins, dans une zone précisément délimitée, que l’État est en train de retirer par un chantier coûteux et de longue haleine.

La dépollution : qui, quand, combien

Stoppani est l’un des Siti di Interesse Nazionale (SIN) italiens : les sites d’intérêt national, la catégorie que le ministère réserve aux zones contaminées dont le profil de risque exige une intervention de l’État. Le périmètre a été fixé par décret ministériel du 8 juillet 2002, et le site est géré directement par le ministère de l’Environnement et de la Sécurité énergétique (MASE).

La gouvernance actuelle, après des années de travaux en dents de scie, est la suivante :

  • Commissaire extraordinaire : Cecilia Brescianini, mandat jusqu’au 31 décembre 2026.
  • Maître d’ouvrage technique : Sogesid SpA, la société d’ingénierie interne du ministère.
  • Entreprises exécutantes sur le terrain : Riccoboni SpA et Furia Srl.

Le financement a été arrêté sur une base pluriannuelle : 7,015 millions d’euros par an sur 2024, 2025 et 2026, soit un total de 21,045 millions d’euros pour cette phase (communiqué de la Région Ligurie).

La mise à jour la plus récente, avril 2026, a clôturé la phase opérationnelle d’une tranche de 12,4 millions d’euros, avec les résultats suivants (Genova24) :

  • 11 000 tonnes de déchets dangereux retirées dans cette seule tranche : 9 500 tonnes de gravats issus des démolitions de 2016 de la zone nord, plus 1 500 tonnes provenant de la décontamination et du démantèlement des cuves.
  • Total cumulé depuis la reprise par l’État : plus de 34 000 tonnes de déchets dangereux ainsi que 16 000 tonnes de matériaux non dangereux retirés et envoyés vers des installations d’élimination autorisées.
  • Les analyses en laboratoire des matériaux retirés confirment les deux contaminants attendus : chrome hexavalent et amiante chrysotile (provenant des anciennes toitures en fibrociment).

Si vous aimez les rapports approximatifs, cela fait environ une tonne de déchets dangereux pour trois tonnes de matériaux déplacés depuis le début des travaux. Sinon, cela veut dire que l’usine physique (hangars, fours, tuyauteries, cuves) quitte enfin Cogoleto, un camion à la fois.

Ce que cela signifie si vous venez aujourd’hui

Une question légitime, que l’on entend souvent : peut-on se baigner ?

La réponse est oui, avec une précision qu’il vaut la peine de poser au calme.

Les plages du centre de Cogoleto (le lungomare, le front de mer, la plage Beata, les petites criques du vieux centre) sont en dehors du périmètre du SIN. Le site contaminé se trouve à l’intérieur des terres, en remontant la vallée de l’Arrestra/Lerone, plus la portion de mer au large de l’embouchure du Lerone, à la limite avec Arenzano. Les eaux de baignade de la commune de Cogoleto sont contrôlées deux fois par mois pendant la saison par l’ARPAL (l’agence régionale ligure de protection de l’environnement) et classées excellentes depuis des années : la catégorie la plus élevée de la réglementation européenne sur les eaux de baignade.

Donc : oui, on peut se baigner ; oui, le SIN existe ; non, les deux ne se recoupent pas. Les plages que les gens fréquentent ne sont pas celles qui sont à l’intérieur du SIN, et l’ARPAL publie les résultats des analyses sur son portail pour qui veut les vérifier.

Le périmètre est là pour une raison, cependant. Les zones de chantier sont clôturées, l’accès est restreint, et la plage du Lerone ainsi que la portion immédiatement à l’est de l’embouchure sont interdites à la baignade : ce n’est pas un endroit pour une promenade en après-midi. C’est le prix honnête à payer jusqu’à ce que la dépollution soit terminée.

Ce qui manque encore

Le mandat du commissaire s’achève le 31 décembre 2026. Au-delà, une décision politique sera nécessaire : prolonger le commissariat, rendre le site à la gestion régionale ordinaire, ou ouvrir une nouvelle phase sous un nouveau décret.

Le travail qui reste à accomplir, à l’heure où nous écrivons, est bien identifié :

  1. Eaux souterraines : faire passer les 15 000 µg/L actuels sous la limite légale de 5 µg/L exige un système de pompage et de traitement (pump & treat) fonctionnant à l’échelle de décennies, pas de mois.
  2. Sédiments marins : la partie en mer de la contamination (le fond marin au large de l’embouchure du Lerone) est le volet techniquement le plus difficile. Il faut un dragage ciblé, une gestion séparée des sédiments contaminés, et une évaluation coûts/bénéfices rigoureuse.
  3. Réaffectation des terrains : une fois les structures industrielles disparues, il faudra décider de l’avenir du site. Espace naturel restauré ? Industrie légère ? Une solution intermédiaire ? C’est un choix que Cogoleto et la Région Ligurie devront faire dans un calendrier compatible avec la fin du chantier.

Il y a aussi un point plus subtil, que l’on ne saisit qu’en connaissant l’histoire du SIN. Pendant une quinzaine d’années après la fermeture, la dépollution a été une histoire de fonds alloués et jamais dépensés, d’appels d’offres contestés et gelés, d’organismes exécutants qui n’arrêtaient pas de changer. La tranche 2024-2026 a inversé cette tendance avec des financements engagés et une chaîne de responsabilité unique. Le véritable test, c’est l’après-2026 : il faudra reconstruire cette même continuité pour la phase suivante, car la nappe ne se dépollue pas en trois ans, et les sédiments marins non plus.


Stoppani, c’est notre histoire industrielle et notre plaie ouverte, et c’est aussi, aujourd’hui enfin, un chantier qui produit des résultats mesurables en tonnes et en microgrammes par litre. Marcher vers Arenzano et voir ces grues à l’œuvre n’est pas une vue de carte postale, mais c’est le signe que quelqu’un est en train d’y remédier.